Le monde à ma porte – 30 octobre 2020

Le monde à ma porte – 30 octobre 2020

On était en milieu de matinée, je m’étais levé très tôt, et maintenant je marchais dans la forêt et j’avais la poitrine remplie d’automne. Ce ciel gris comme je l’aime, cette pluie qui frappait les feuilles des arbres et commençait ainsi à les dénuder. Une centaine de pinsons des arbres picoraient sur le chemin forestier quelque chose qui semblait bien leur convenir, ils fuyaient tardivement à mon approche puis dès que j’avais le dos tourné, ils se remettaient à table. Je n’étais ni gai ni triste, je n’avais envie ni de joie ni de pleurs, j’étais bien ainsi sous l’averse qui enflait et me força à marcher au milieu de la forêt, où les feuilles étaient mon tapis d’Orient, et les hauts arbres mes parapluies protecteurs.

Je repensais à ma visite, quelques minutes plus tôt, au cimetière dans lequel des sépultures gardent bien éternels des gens que j’ai aimés et que j’aime encore. Bientôt viendront la Toussaint et sa copine fidèle la Fête des Morts, alors j’ai fait ce que j’ai vu faire depuis que j’ai ouvert les yeux sur ce monde: j’ai déposé un chrysanthème dodu sur la tombe de mes parents, qui avait déjà pris belle allure avec tous les pétales jaunes tombés des arbres qui l’entourent. Je l’ai choisi blanc, mon chrysanthème, mais pas parce qu’il est – de cette couleur – le symbole de l’amour pur, mais parce qu’il était le dernier à l’entrée du cimetière, où l’on peut acquérir, si l’on est honnête, un pot en mettant des sous dans une tirelire. Je me demande si des gens piquent les fleurs. Sans doute. Dans le cimetière du village où j’étais enfant, les gerbes et autres fleurs posées pour honorer la mémoire de ma grand-tante étaient systématiquement barbotés. Un cousin bienveillant qui aimait bien la grand-tante, usé par les malandrins, a fini par peindre le nom de famille sur les pots et les vases. Depuis ils ne sont plus volés. Tout cela m’aide à comprendre pourquoi certaines familles optent pour l’inamovible: la statue, la fleur de pierre, la croix, le livre de marbre, le cœur, tous scellés à la tombe à jamais.

J’ai croisé le gardien du cimetière. Un homme sympathique, fier de faire son travail au milieu de cette foule de morts dont il n’en a connu aucun, selon ce qu’il m’a dit. Nous avons parlé feuilles, oiseaux, graviers, saisons, climat, mais pas assez longtemps à mon goût, il fallait qu’il reparte, qu’il reprenne sa pelle, son balai et sa brouette, pour continuer son ouvrage. Être pressé dans un cimetière, c’est étrange, tout de même. J’ai suivi le chemin et en repartant j’ai trouvé par hasard la tombe où repose Patrick, un bon footballeur, un homme d’humour, avec lequel nous avons partagé mille rires et passes, réussites et ratés. Nous avons bien ri, en ce temps-là. C’est sa première Toussaint sous la terre. J’ai murmuré pour lui Pensée des morts, de Lamartine, interprété par Brassens. C’est sublime. Aussi beau – non, bien plus beau – qu’un de ces petits matches au cours desquels nous nous prenions, nous les anonymes parmi les anonymes, pour des élus du ballon rond.

Quand je sortais du cimetière, un vol de chardonnerets que j’avais déjà aperçu une fois m’a fait signe. Croyez-vous au hasard, croyez-vous que les gens que nous avons aimés et qui ne sont plus là actionnent des événements en notre faveur: trois jours plus tôt, en moyenne montagne, j’avais entendu, au loin, le cri du pic noir. C’est un oiseau hors norme. Aussi surnaturel qu’un prêtre volant par-dessus les arbres dans sa soutane noire, calot rouge sur la tête. J’ai souhaité, au fond de ma poitrine où l’émotion éclatait, qu’il vînt se poser sur un des sorbiers dont les baies rouge vif comme sa huppe rouge chantaient l’automne. Il est arrivé. Il s’est posé sur un sorbier. Demain je déposerai un chrysanthème rouge, symbole d’amour sur la tombe de mes deux parents dont je me demande s’ils ne sont pas ressuscités en pics noirs.

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