Le monde à ma porte – 4 décembre 2020

Le monde à ma porte – 4 décembre 2020

Quand on repensera – si elle se termine vraiment un jour – à cette période de confinement, de vie de travers, de visages masqués, il restera bien sûr les tristesses et les absences, les chocs qu’il aura fallu vivre et subir, les peurs devenues partenaires du quotidien pour pas mal de gens. Mais il y aura aussi ces moments étranges, assez drôles, tel celui que j’ai vécu il y a cinq jours.

C’était dimanche, je savais que c’était dimanche, donc qu’il y aurait du monde, beaucoup de monde, dans ce bout de montagne que je tenais à arpenter avant que la neige ne vienne me dire stop, halte, on ne passe plus, c’est fini jusqu’au printemps, les balades enivrantes et les fesses posées sur le talus. Donc j’étais parti bien chaussé, bien luné, et en sifflotant je me suis lancé entre rochers et pâturages, entre sapins et herbages roussis par l’automne, pensant trouver là, sur ce sentier beau comme dans les livres d’enfant, une sorte de légèreté étincelante. Tu parles!

Après deux minutes, j’ai failli me coucher à plat ventre et ne plus bouger, parce que le bruit d’un moteur m’avertissait qu’un planeur cherchait à traverser, ou presque, ma chevelure. Un de ces élégants engins télécommandés à grande distance, un moustique géant, que des humains tout petits, là-haut sur la colline dans mon dos, très loin de moi, prenaient plaisir, j’imagine, à faire danser autour de mon chapeau. Le planeur a fini par reprendre de l’altitude, j’ai cru au silence, mais je me faisais des illusions: c’est un drone qui m’a averti de son arrivée par un zonzon qui a fait sortir d’un sapin une pluie de pinsons. Ce gros crabe m’a rappelé un de ses semblables qui, au bord du lac, allait filmer de près, cet été, des nids de milans noirs dans lesquels des jeunes tentaient de s’éveiller à la vie. Le drone a fait des tours et des tours, je n’ai pas repéré son patron, avec les chiens c’est plus facile, il est en général tout près ou au bout de la laisse. Là, mystère. Puis il est parti lui aussi vers son destin, ou observer le destin des autres, puisque comme tout bon drone il était sans doute équipé d’une caméra haute technologie. Bon, cela dit, je n’en veux à personne, chacun a ses passions, mais pour ma paix dans la montagne, je pouvais repasser.

Le drone parti, je n’avais pas fini de croiser du monde, les villes étaient venues en altitude en quête de nature comme jamais, et dans ce défilé, de jolies images de familles et donc de gosses heureux d’être là et pas ailleurs. J’ai fini par me trouver un coin tranquille, bien pentu, face à des falaises où j’aperçois souvent des chamois. Là, j’ai somnolé, j’ai pensé, et oh douleur, m’est revenue l’image de l’avant-veille: j’étais arrivé dans ce havre de paix, en semaine, pour y découvrir, sur la seule parcelle plate du coin, un hélicoptère qui faisait de l’auto-école! Et vroum, et vroum, adieu tétras-lyre et becs-croisés que j’espérais apercevoir.

Bon, une heure plus tard, je suis remonté, j’ai encore vu un drone, quelques planeurs, des gens gentils, des gens semblant perdus, et je suis arrivé près du tas de bois où j’avais aperçu une hermine au printemps. Là, un trio était assis autour d’un feu, essayant de chauffer une fondue sur les bûches. Ils s’engueulaient tous, rien ne marchait, le fromage était froid, le feu aussi. Je leur ai dit bonjour. Ils m’ont regardé sans rien dire. J’étais entré dans leur jardin sans frapper. Le gars du drone aurait pu tourner une jolie scène, là…

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