Le monde à ma porte – 24.04.20

Le monde à ma porte – 24.04.20

Je suis parti l’autre jour, bien seul, bien solitaire, donc bien à l’écart des maux de ces temps-ci, pour une balade toute simple en pleine nature, laquelle est plus que jamais devenue ma maison, mon monde apaisant et rassurant. Je vous l’avais déjà dit, je crois, en évoquant ma rencontre récente avec les premières marmottes de l’année!

En marchant, je pensais à deux choses au moins: je me demandais – question d’une importance cruciale – comment font, en ce moment, les ribambelles de moineaux qui d’ordinaire chipent et braillent sur les terrasses des bistrots. Plus de frites, plus de morceaux de croissants, plus de boulettes de pain, plus d’enfants pour les poursuivre, plus de duels avec les pigeons, eux aussi voleurs de tout et de rien au pied des tables et des chaises des restaurants en plein air. Débrouillards, les moineaux ont dû trouver d’autres ressources, je leur fais confiance.

Mais que pensent-ils de ce vide, de ces absences, de ce monde qui n’est plus tel qu’ils l’ont connu? Je pensais aussi à la lettre gentille que m’a adressée Monsieur Bernard Fornerod – facteur pendant 22 ans à Préverenges et à Morges – pour me parler du rouge-gorge et de sa légende. Vous la connaissez sans doute, mais moi je l’ignorais: on dit du petit oiseau qui chante haut et fort au printemps que s’il a du rouge – plus orange que rouge, d’ailleurs – sur la poitrine, c’est parce qu’il osa, un certain vendredi, s’aviser de retirer de la tempe de Jésus crucifié, une des épines qui composait sa couronne de souffrances. L’oiseau, dit-on, tira, tira, tira de toutes les forces de son bec, et réussit à extraire l’épine, faisant ainsi jaillir un flot de sang qui tacha le plumage de son poitrail. On y croit ou on n’y croit pas, mais c’est joli, et j’aime bien ces histoires qu’on lie aux animaux, aux pouvoirs qu’on leur attribue, et tout ce qui va avec.

J’avais quitté la forêt, je marchais en direction d’une ferme d’alpage encore fermée, et je me réjouissais d’arriver vers une sorte de plateau herbeux proche de l’habitation où j’avais aperçu un jour, justement, un rouge-gorge au pied d’un tracteur aussi rouge que lui. Cette petite tache flamboyante devant cette roue immense, cette couleur commune pour deux formes si différentes, dans cet alpage, c’était trois fois rien, dans le fond, mais cela m’avait épaté. En y repensant, je me suis assis, j’ai bu un peu, j’ai attendu le rouge-gorge qui, évidemment, n’est pas revenu.

Il ne se passait rien, j’allais repartir, quand quelque chose a bougé derrière les longs troncs d’arbres qui se réchauffaient au soleil. Quelque chose de petit. De vif. Je me suis rappelé les conseils d’un ami: si tu vois une hermine s’enfuir, reste sur place sans bouger, elle reviendra sûrement voir qui est l’intrus. Elle est revenue. Nous nous sommes regardés droit dans les yeux, puis elle a surveillé les alentours, elle a couru un peu partout. Nous étions seuls au monde. Le rouge-gorge n’était pas revenu, mais il avait envoyé une ambassadrice toute de grâce et de finesse, déjà habillée de beige soyeux pour l’été. Tiens, je vais regarder quelles légendes existent à son sujet.

Philippe Dubath

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