Des girons imposants, mais maîtrisés

Le chantier de la Cantonale bat son plein depuis des mois à Givrins, avec des mesures de sécurité élaborées avec soin par la FVJC. Photo: Martin/VQH
Dans deux mois, la Cantonale des jeunesses campagnardes aura débuté, l’occasion de s’intéresser de plus près au monstre de travail que représente l’organisation d’un tel événement.
En août dernier, après un succès unanime et retentissant pour le giron d’Apples, un accident mortel venait bousculer les démontages d’une place où la fête et la joie résonnaient encore quelques heures plus tôt. Au-delà de ce tragique événement qui a endeuillé toute une région, la question se pose de savoir comment se déroulent les constructions et démontages de telles structures. Comment sont formés les amateurs qui œuvrent sur la place? N’importe qui peut-il tronçonner des arbres ou monter un caveau? Et surtout avec quel encadrement? Enquête.
Compétences
Avec un pied à la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes (FVJC) en tant que vice-président, et l’autre dans le comité d’organisation de la Cantonale à Givrins comme responsable communication, Daniel Turin connaît bien le sujet. «Le fait qu’un giron soit une manifestation éphémère, élaborée par des jeunes et que les constructions de bâtiments imposants se fassent le week-end peut laisser croire que c’est quelque chose d’un peu bancal, mais c’est loin d’être le cas, affirme-t-il d’entrée de jeu. Les mesures de sécurité sont identiques à celles d’un vrai chantier.»
La Fédé a créé dans ce but un «Guide des bonnes pratiques – Infrastructure dans les manifestations FVJC», qui est une sorte de bible pour tous les organisateurs de giron. Y sont listées les mesures à prendre, ainsi que quelques rappels indispensables. «Bon nombre de membres qui vont bénévoler sur la place de fête pour le montage des infrastructures n’ont peu voire aucune connaissance de la construction et des risques liés par le travail sur les ‘‘chantiers’’», peut-on notamment lire. C’est justement pour encadrer au mieux ces bénévoles qu’un partenariat avec la Fédération vaudoise des entrepreneurs (FVE) a été conclu depuis des années.
Ceux qui sont charpentiers ou bûcherons de métier seront responsables de la construction du caveau ou de la tonnelle, et ce sont eux qui manipuleront les outils dangereux. Les autres s’occuperont de poser un plancher ou aideront au niveau des décorations par exemple
Daniel Turin, vice-président de la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes
Cette dernière accompagne les organisateurs dans la réalisation des plans des constructions, atteste de leur faisabilité et suit la réalisation, via un référent. «Avec la FVE, nous avons mis en place des cours pour donner des éléments techniques de sécurité aux responsables constructions des girons pour qu’ils les transmettent ensuite aux autres membres, détaille Daniel Turin. Et sur la place de fête aussi, les membres apprennent comment se comporter et utiliser certains outils comme des échelles, des échafaudages, des visseuses ou des tronçonneuses.»
Cependant, le vice-président de la FVJC est formel: chacun aide sur la place de fête selon ses compétences. «Ceux qui sont charpentiers ou bûcherons de métier seront responsables de la construction du caveau ou de la tonnelle, et ce sont eux qui manipuleront les outils dangereux. Les autres s’occuperont de poser un plancher ou aideront au niveau des décorations par exemple», souligne-t-il.
Si le chantier de la Cantonale bat son plein, le prochain Giron du Pied à Saint-Prex est lui en plein dans les questions administratives en amont, notamment sur la stratégie de sécurité à adopter. «Ça concerne tout le monde, que ce soit sur le chantier ou la place de fête durant la manifestation, donc on réfléchit de manière globale, explique Félix Mack, co-président du comité d’organisation. La communication et la sensibilisation aux risques peuvent se faire en amont et c’est ce qu’on prône avec des séances d’info ou des chartes de bonne conduite, par exemple.»
Parmi nos membres, ce n’est pas une majorité qui travaille dans le bâtiment, du coup on sous-traite beaucoup à d’autres, qui savent faire
Félix Mack, co-président du Giron du Pied 2025 à Saint-Prex
Et le Saint-Preyard de préciser: «Ce sont toujours les compétences qui priment. On ne va pas laisser tout faire à quelqu’un juste parce qu’il en a envie. Parmi nos membres, ce n’est pas une majorité qui travaille dans le bâtiment, du coup on sous-traite beaucoup à d’autres, qui savent faire. C’est une question de bon sens et, toujours, de sécurité.»
Comme au travail
Quant au cliché des jeunesses qui ne pourraient rien faire sans boire un coup, Daniel Turin balaie la question immédiatement. «On ne peut pas se le permettre, assène-t-il. Ces constructions demandent des compétences professionnelles, donc on s’impose les mêmes restrictions que sur un chantier.»
Et Félix Mack de préciser un point parfois oublié: «On est sous la responsabilité de la Commune, via le Pocama. C’est elle qui atteste que tout est en ordre, c’est elle qui a le dernier mot.» Quant à Daniel Turin, il ajoute: «L’ECA (ndlr: Établissement cantonal d’assurance) suit aussi le chantier pour vérifier l’existence et la bonne marche des sorties de secours, des normes des bâtiments, etc. On est aussi attentifs aux sols. Et d’une manifestation à l’autre, les organisateurs collaborent vraiment bien en échangeant sur les défis, les difficultés. Oui, mettre sur Pied un giron est difficile, mais les jeunesses en ont les compétences, elles le prouvent depuis longtemps», conclut le vice-président de la Fédé.
Enquête en cours
Si l’accident survenu en 2023 a forcément secoué le monde des jeunesses, l’enquête policière est en cours et la communication est verrouillée. Quant à la question de savoir s’il faut changer quelque chose dans la manière de faire, la FVJC compte patienter. «À la fin d’un giron, c’est la jeunesse qui rachète le bâtiment qui est en charge de se démontage, histoire de se familiariser avec sa conception, précise Daniel Turin. Mais toujours avec les mêmes mesures de sécurité. Nous nous remettons régulièrement en question afin de mettre à jour nos pratiques et conseils en fonction des expériences et retours des organisateurs et partenaires.»
«On a perdu la notion de taille»
Cyril Chappuis a été responsable des constructions lors du Giron du Pied 2022 à L’Isle. Il s’exprime sur l’évolution démesurée des bâtiments.
«C’est quelque chose qu’il faut vivre une fois dans sa vie si on en a l’occasion», lance d’entrée Cyril Chappuis au moment d’évoquer l’organisation d’un Giron du Pied. Ce bûcheron de L’Isle a pris part à celui de 2022 dès le tout début. «J’ai contribué à faire les plans des bâtiments, explique-t-il. C’est quelque chose qu’on propose, puis qu’on discute avec le comité avant de les soumettre à un professionnel, en l’occurrence un contremaître chez Atelier Z. Mais dès le début, on regarde pour construire quelque chose qu’on est capable de monter, en fonction des compétences de nos membres.»
On a demandé à des anciens, tous charpentiers, de nous aider pour construire notre bar spécial. On reste dans le raisonnable
Une fois les plans validés et le chantier commencé, Cyril Chappuis note que les contrôles de sécurité sont variables. «La Fédé suit et passe assez régulièrement, pour le reste, c’est plutôt à nous de gérer. On a un responsable sécurité qui a un cahier des charges précis et qui chapeaute le truc, mais pas forcément un suivi professionnel.»
Le jeune homme prône cependant le bon sens des jeunesses. «On sait s’entourer, par exemple nous, on a demandé à des anciens, tous charpentiers, de nous aider pour construire notre bar spécial. On reste dans le raisonnable.»
Trop grand?
Une notion de raisonnable qui a pourtant un peu évolué ces dernières années, selon Cyril Chappuis. «Je pense que les jeunesses voient trop grand. À quoi ça sert d’avoir un caveau sur deux étages s’il est complètement vide pendant la majorité de la fête? En plus de ça, plus c’est grand, plus c’est compliqué à construire et plus c’est cher. On arrive à des chiffres d’affaires hallucinants, mais pas forcément à des bénéfices plus importants. Je crois qu’on a perdu la notion de taille, car tout le monde veut faire aussi bien voire mieux que l’année précédente.»
Pour autant, le jeune homme prône la continuité du système actuel: «Si on doit un jour être chapeauté par une société professionnelle, on perdra le côté artisanal et bénévole des jeunesses, et ça serait dommage.»
«On a pris plus de précautions»
Manifestation non fédérée, le Giron de l’Aubonne n’est pas soumis aux mêmes règles que son grand frère du Pied. La sécurité est aussi cruciale.
Derrière les dizaines de milliers de visiteurs des girons fédérés, la manifestation principale des seize jeunesses de l’Aubonne attire environ 5000 personnes sur cinq jours. Si la place de fête est bien plus petite que lors d’un Giron du Pied, par exemple, elle doit aussi être montée avec précaution. «Comme on n’est pas fédérés, on n’est pas soumis aux mêmes critères que les manifestations de la Fédé, explique Sébastien Goy, président du Giron de l’Aubonne 2024, qui se déroulera à Ballens début juillet. Mais on se calque évidemment sur les recommandations du Canton.»
Il y a douze ans, si on voulait prendre l’apéro à 11 h pendant les montages, on le faisait
Sébastien Goy, président du Giron de l’Aubonne 2024 à Ballens
Si le Ballensard admet que «chacun faisait un peu comme il avait envie» jusqu’en août dernier, l’accident d’Apples a changé la donne. «Ça nous a forcément touchés, donc on a pris plus de précautions, même si on faisait déjà bien attention, poursuit Sébastien Goy. On a demandé conseil à une entreprise locale, on a fait une charte affichée à divers endroits, on a fait un cours d’initiation pour apprendre à manipuler une tronçonneuse entre autres. Ça demande du temps, ça embête un peu ceux qui sont du métier, mais c’est utile.»
Si «le comité central de l’Aubonne discute des mesures à instaurer à l’avenir», Sébastien Goy «pense qu’un cours formateur comme ce qui se fait à la Fédé viendra aussi chez nous».
Plus responsables
Celui qui a déjà fait partie de l’organisation du Giron de l’Aubonne 2012 constate néanmoins que les choses ont évolué. «Il y a douze ans, si on voulait prendre l’apéro à 11 h pendant les montages, on le faisait, raconte-t-il. Aujourd’hui, on s’autorise éventuellement une bière en mangeant à midi, mais sinon il n’y a pas d’alcool sur le chantier.» Un changement qui tient beaucoup des membres de l’organisation, selon le président. «Je crois que tout le monde est globalement devenu plus responsable vis-à-vis de l’alcool. On est plus sensibilisés, donc ça contribue forcément à l’amélioration des conditions sur le chantier comme ailleurs.»
Point de vue - Citius, Altius, Fortius?
Cette fameuse devise des Jeux olympiques, signifiant «plus vite, plus haut, plus fort» peut-elle s’appliquer aux girons de jeunesses? Eux qui ont vu leur fréquentation augmenter drastiquement ces dernières années. En 2007, à Etoy, 15 000 personnes s’étaient déplacées, l’année dernière, à Apples, c’était pratiquement le double. Dans le même temps, les bâtiments se sont aussi agrandis – il faut le recevoir, tout ce monde – et les caveaux à deux étages sont désormais monnaie courante, voire indispensable sur une place de fête.
Mais cet accroissement a-t-il une fin ou verra-t-on toujours plus haut? À l’image des Jeux olympiques auxquels on tente de redonner une taille «raisonnable», les girons se posent eux aussi la question du gigantisme de leurs constructions. Mais faudrait-il les contraindre à voir moins grand? Rien n’est moins sûr. Lorsque vous avez l’opportunité d’organiser une manifestation comme celle-ci, vous voulez frapper fort et montrer ce dont vous êtes capable. C’est humain, c’est normal.
Mais à la condition toujours de ne pas viser plus haut que les compétences ne le permettent. Car n’oublions pas que si ces fêtes récoltent un tel succès, c’est aussi pour leur aspect bénévole et associatif. On ne voudrait pas voir un giron construit par une entreprise spécialisée. Laissons ces jeunes s’éclater et montrer leurs forces, la seule contrainte étant la sécurité à tout prix, et le plaisir, quand même!
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