Au cœur des olympiades des métiers

Le site de BernExpo était une véritable fourmilière ce mercredi et il le sera encore jusqu’à dimanche, jour de clôture des SwissSkills. Photo: Friederich/SwissSkills
Tout comme 63 000 élèves du pays, je me suis glissée entre les stands des 150 métiers présents aux SwissSkills. Je vous raconte cette folle journée.
Le réveil pique un peu – 6 h affiche mon natel – mais une fois les yeux ouverts, je ne suis pas du genre à perdre de temps. On se prépare et on saute dans le train de 7 h à Morges, direction Berne et les SwissSkills. Ce nom quelque peu étrange signifie littéralement «compétences suisses» et indique en fait les championnats nationaux des métiers. Les meilleurs apprentis et diplômés du pays s’affrontent sur quatre jours dans le but de décrocher le titre de sa profession.
Je profite du trajet pour réviser «mes» candidats. Ils sont neuf Morgiens sur les 1000 jeunes participants, mais je ne pourrai en voir que cinq, les autres n’étant pas en compétition aujourd’hui. Arrivée à Berne, je m’octroie un café avant de monter dans le bus direction le Wankdorf et, juste à côté, le site de BernExpo qui accueille la manifestation.
Un site immense
Je me faufile entre deux classes et arrive à l’entrée B. Manque de bol, ce n’est pas la bonne pour atteindre le centre des médias. Heureusement, une responsable m’accompagne jusqu’au bâtiment des accréditations… qui me renvoie au centre des médias par une autre porte. J’ai déjà parcouru deux kilomètres, c’est dire la taille du site qui compte douze bâtiments et tentes de compétition.
Une fois mon badge récupéré et le plan intégré, je me rends à l’étage des polymécaniciens où je tombe sur Valentin, détendu, qui ne va pas tarder à débuter son épreuve du jour. Nous avons même le temps d’échanger deux mots.
Autour de moi, ça grouille telle une fourmilière géante. J’entends de l’allemand, de l’italien, du français, un peu d’anglais aussi. Je continue ma route en passant devant les stands de mécanicien de production, en motocycles, en maintenance d’automobiles, je longe la zone dédiée aux peintres et j’atteins celle des plâtriers constructeurs à sec. C’est là que David Santos Leitão, de Saint-Prex, représente fièrement la Romandie au milieu de sept Suisses allemands. Il est concentré et prend ses mesures. Je ne le dérange pas et poursuis ma mission.
Partout, les élèves en visite observent, questionnent, discutent entre eux et testent les différents ateliers proposés. «C’est vraiment chouette de pouvoir faire des exercices concrets, me dit Lucie, qui fait la journée sur place avec sa classe de Fribourg. Je ne sais pas encore ce que je veux faire plus tard, mais ça me donne plein d’idées.»
Concentration
Sur les 150 professions présentées, 85 proposent une compétition. Et les candidats sont tous là pour donner le meilleur. Je me faufile dans la halle 7 qui abrite les métiers de la terre. L’ambiance change du tout au tout. Ici, des vaches, du vin et de l’espace pour déambuler. J’enchaîne sur la halle 8 pour aller voir où en sont Lukas Demenga et David Hürlimann, les constructeurs métalliques. Ils sont «rangés» dans des boxes vitrés et très concentrés. Lukas me reconnaît et m’adresse un sourire avant de se remettre immédiatement à limer sa pièce. Il fait extrêmement chaud et je me dis que je me préfère de ce côté-ci du plexiglas.
Le temps de passer saluer Lucas Alves Paulos qui est en pleine réalisation de son mini-golf et il est déjà 13 h. À côté de moi, un petit garçon regarde le jeune habitant de Saint-Oyens avec attention. Verrait-il là sa future profession? C’est en tout cas l’un des buts des SwissSkills. Valoriser les métiers d’apprentissage et les faire connaître. Et on peut objectivement dire que la réussite est au rendez-vous tant les visiteurs sont enthousiastes aux quatre coins du site.

Fiers formateurs
Adrien Gervasi (en photo) participe à la finale suisse des technologues en dispositifs médicaux, pour la plus grande fierté de son employeur, l’Ensemble Hostpitalier de La Côte. «Il a brillamment réussi ses examens, ce qui l’a conduit au SwissSkills, explique Caroline Boesch, responsable de la communication pour l’EHC. Dans le domaine de la stérilisation, peu mis en avant, c’est une chance et une fierté de le voir concourir à Berne.» Pour une entreprise formatrice, c’est forcément un avantage que l’un de ses apprentis la représente lors d’un championnat national. «C’est bien d’être reconnu, comme formateur, mais le plus important c’est surtout de former», conclut Caroline Boesch.
«On y va pour tout donner»
Fraîchement diplômés, Lucas Paulos Alves, de Saint-Oyens, et Jérémy Hofstetter, de Bussy-Chardonney, vont se mesurer aux meilleurs jeunes de leur profession à Berne.
Lucas est constructeur de routes, Jérémy dessinateur-constructeur industriel, le premier a 19 ans, le second 20, ils ont tous deux décroché leur CFC cet été et participent aux SwissSkills, sorte de championnat suisse des métiers. «Au mois de juin, alors que je rédigeais mon TPA (ndlr: travail personnel d’approfondissement) de fin de formation, j’ai été convoqué par un de mes profs, j’étais stressé parce que je pensais que c’était quelque chose de grave, rigole Lucas. En fait, il m’a annoncé que j’avais été choisi pour participer aux SwissSkills.» Lorsqu’on lui a parlé de cette compétition en première année, le jeune homme avoue «ne même pas avoir écouté», car il n’imaginait pas du tout y prendre part. Pourtant, en terminant meilleur apprenti du canton lors des examens finaux, c’est légitimement que le constructeur de routes se présentera à Berne.
Déterminés
À côté de lui, Jérémy va aussi découvrir ces «jeux olympiques des métiers». «Comme j’étais en voie prégymnasiale à l’école, j’aurais logiquement dû me diriger vers le gymnase, mais je n’en avais pas envie, raconte le jeune habitant de Bussy-Chardonney. Je n’aime que les maths et la physique et je savais que ça ne suffirait pas.» C’est chez Bobst qu’il trouve son bonheur et obtient son CFC avant de candidater pour les SwissSkills. «C’est différent pour chaque métier, explique-t-il. Nous on doit faire un dossier et les meilleurs sont sélectionnés.»
Pour les deux jeunes de la région, cette expérience sera une étape importante en vue de la suite de leur carrière. Car ils ont de l’ambition. «J’aimerais gravir les échelons pour devenir contremaître sur les chantiers», développe Lucas. «Et moi, je vais débuter un bachelor en génie mécanique à l’EPFL cette année, annonce Jérémy. Puis, je souhaite poursuivre avec un master et, ensuite, pourquoi pas enseigner dans la branche.»
Sur place, Lucas aura quatre jours pour construire un mini-golf tandis que Jérémy devra réussir une première étape qualificative pour prendre part à la finale samedi. «On est forcément un peu stressés, mais on y va pour tout donner et on espère tout casser», concluent les deux jeunes.
Un apprentissage à valoriser
Constructeur métallique et maraîcher, Lukas Demenga (19 ans) et Luca Gendre (22 ans) apprécient que l’événement valorise l’apprentissage.
C’est dans deux styles très différents que les deux Lukas/Luca se présentent aux SwissSkills. Lukas, lui, habite à Bremblens et concourra sous les couleurs du CFPC (Centre de Formation Professionnelle Construction, Petit-Lancy) à Berne. Pour ça, il a terminé parmi les meilleurs apprentis du canton de Genève et a déjà participé à une finale romande, d’où il est sorti quatrième. «J’aime bien ces concours, la concurrence me plaît, car elle permet de comparer nos lacunes», explique-t-il. Pourtant, le constructeur métallique a changé de métier depuis la fin de son apprentissage en août. «J’ai recommencé un CFC de dessinateur. Ça a des avantages et des inconvénients, mais je vais essayer d’en tirer le meilleur», assure-t-il.
Dans un tout autre style, Luca, 22 ans, est maraîcher et ne se fait pas beaucoup d’illusion sur ses chances de remporter les SwissSkills. «Le doyen est venu dans notre classe et nous a dit qu’il nous payait l’apéro si on battait les Suisses allemands, rigole-t-il. Honnêtement, on ne fait presque pas le même métier tellement leurs exploitations sont gigantesques.» Le Ballensard a d’ailleurs pu constater cet écart de niveau lors de «l’avant-première» courant août. «Nous avions des épreuves à faire dans les champs, on a donc passé une journée à Chiètres pour la première partie de la compétition. Et je peux vous dire que les gars savent ce qu’ils font.»
Indispensable
Si les deux jeunes ont des velléités différentes, ils se rejoignent sur un point. «Cet événement est une sorte de fête des métiers où l’on met en avant l’apprentissage et c’est vachement bien, car on ne le valorise pas assez, surtout dans les voies prégymnasiales», développe Luca. «Ce n’est pas parce qu’on a moins de facilité à l’école qu’on est nul, poursuit Lukas. On pense qu’un CFC, c’est forcément moins bien que des études, mais c’est faux. On peut réussir, quel que soit le chemin que l’on prend.»
Si Lukas n’a pas fait le gymnase par choix, son homonyme a bifurqué une fois sa maturité obtenue. «Je comptais faire de la musique, mais ça ne s’est pas concrétisé. J’ai cherché des petits jobs et j’ai atterri dans une exploitation maraîchère. J’ai su que c’était ça que je voulais faire.»
Durant les SwissSkills, de nombreux élèves les verront sur leur stand. L’occasion de faire naître des vocations? «Ça peut donner des idées qui ne viendraient pas forcément tout de suite en tête», assure Lukas. «Et si on peut allumer une flamme dans les yeux de quelqu’un, ça serait hyper cool», complète Luca.
Les SwissSkills en chiffres
«Je déteste l’expression "l’important c’est de participer"»
À 17 ans, Valentin Baud est motivé, mais reste lucide sur ses chances. Pas encore diplômé, il espère faire la différence grâce à son mental.
C’est grâce à son papa que le benjamin des participants régionaux aux SwissSkills s’est dirigé vers la mécanique. «Depuis tout jeune, il m’a laissé faire deux-trois bricoles sur une voiture ou un tracteur, raconte Valentin. J’ai logiquement voulu devenir mécanicien automobile puis, au fil de stages, notamment via la Journée des métiers, j’ai découvert l’usinage et ça m’a plu.»
Le jeune homme est désormais en quatrième année de CFC en tant que polymécanicien. «Mon métier, c’est de fabriquer des pièces à partir d’un bloc de matériau, que ce soit des métaux ou des matières plastiques. On enlève de la matière pour créer une pièce. Ça peut être des pièces de fraisage, de tournage, etc., mais des pièces qui sont en mouvement et s’imbriquent généralement pour faire fonctionner des machines.»
À Berne, il devra créer treize pièces en quatre jours et elles devront toutes s’imbriquer ensemble au moment de terminer la compétition. Autant dire que le droit à l’erreur est minime, voire inexistant. «Si on foire une pièce, c’est quasiment perdu. C’est là qu’il faut savoir relever la tête et continuer malgré tout.»
Et l’habitant d’Apples, qui a brillamment remporté les examens intermédiaires de CFC, compte bien sur son mental pour faire la différence. «Je déteste l’expression ‘‘l’important c’est de participer’’, moi je vais aux SwissSkills pour gagner. Mais je ne me mets pas trop de pression non plus, je sais qu’il faudra tenir sur la longueur, car les épreuves s’annoncent longues et intenses.»
Il pense néanmoins avoir la solution pour tirer son épingle du jeu. «L’important, ce n’est pas forcément d’être doué en mécanique ou rapide, c’est d’être structuré. C’est ce qui permet d’avoir la bonne méthode de travail. J’espère que ça pourra m’aider.»
Belle vitrine
Valentin regrette d’ailleurs que l’événement ne soit pas plus connu. «C’est vraiment un événement qui valorise les métiers et peut aider à faire comprendre tout le monde que les apprentis ne sont pas le fond du panier. L’apprentissage, c’est une vraie école de vie et j’espère que les gens qui viendront nous voir comprendront un peu mieux ce que tous nos métiers signifient.»
Parole aux experts
Outre les participants, plusieurs experts de la région sont aussi présents à Berne. C’est le cas notamment de Didier Cornut et Louis-Claude Pittet.
L’un est chef de poste pour les métiers de terre, l’autre chef expert caviste. Louis-Claude Pittet est volontiers sorti de sa retraite pour créer et monter le parcours de tracteurs des SwissSkills. «Je n’évalue pas les candidats, je supervise, je délègue et je suis présent au stand pour donner des informations à ceux qui en demandent et pour parler du métier aussi», explique le Saint-Preyard qui avait déjà préparé cette épreuve pour 2020 et a pu la recycler, Covid oblige.
Sous la même tente et à quelques mètres de son stand, Didier Cornut, lui, évaluera les candidats cavistes. «Les épreuves se déroulent vendredi et samedi. Il y a de la dégustation, du transvasage, de la filtration, mise en bouteille, laboratoire, présentation et vente, mécanisation… On tire les épreuves des examens d’apprentissage. La différence, c’est qu’ils sont sous pression et pas dans la cave de Marcelin.»
Valoriser le job
Quand on leur demande l’enjeu d’une telle compétition, ils sont sur la même longueur d’onde. «C’est une belle occasion pour eux de se confronter à leurs connaissances et c’est aussi une opportunité de montrer au public à quoi ressemble réellement leur métier et pourquoi pas trouver de la relève», détaille Louis-Claude Pittet. «On peut mettre en avant un métier où l’on manque d’apprentis, complète Didier Cornut. De plus, celui qui remportera le championnat suisse se rendra aux Européens, ce sera donc l’occasion de montrer nos compétences et d’attirer des jeunes dans ce métier de passion.»
Trouver les futurs travailleurs de la terre et valoriser ceux qui ont choisi cette voie, l’objectif est ambitieux, mais au vu du nombre de visiteurs prévus, il n’est pas impossible que les souhaits des deux hommes se réalisent.
Point de vue: Apprentissage pour tous
Je fais partie de ceux que l’on n’a pas encouragés à l’apprentissage. Ou plutôt que l’on a poussé vers les études. En voie prégymnasiale, au gymnase, jamais on ne nous évoque la possibilité de faire des stages ou de faire un CFC. Pourquoi? Car nous sommes trop intelligents? Certainement pas. Parce que nous mourrons d’envie d’être médecins ou avocats? Je vous garantis qu’au terme du gymnase, plus de la moitié de mes camarades se sont inscrits à l’université sans être réellement convaincus de ce qu’ils souhaitaient faire… alors, pourquoi poursuivre dans cette dualité apprentissage/étude? Dans le cadre de ce reportage, j’ai rencontré des jeunes ambitieux, passionnés, parlant de brevet, de bachelor et de master, mais dans un domaine qui est le leur, qu’ils ont choisi. Dès lors, qu’attend-on pour instaurer des semaines de stages en voie prégymnasiale? Et en maturité? Combien de jeunes pourraient y trouver leur compte et ne pas «zoner» au gymnase sans la moindre idée de ce qui les intéresse? Dans mon cas, si l’idée d’un apprentissage m’avait été soufflée, j’aurais probablement évité d’user inutilement les bancs de l’université.
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